Objets hybrides et encore mal identifiés, les tiers-lieux émergent tantôt comme terrain d’expérimentation urbaine, ilôts d’incursion sociale et positive, ou encore comme l’expression d’une force fédératrice autour de valeurs communes.

Avec son projet Wide Open, Léa Massaré di Duca a initié un tour du monde des tiers-lieux. A mi-parcours, elle est venue partager un premier constat. Pertinence d’un modèle économique, interactions avec les communautés locales, inclusion de populations fragiles, et la question de la gentrification, autant de défis partagés par ces tiers-lieux. A cette occasion, différents acteurs de tiers-lieux étaient venus échanger leurs points de vue et expériences le 7 octobre dernier à la Cité Fertile de Pantin.

 

Les tiers-lieux : des laboratoires urbains du « faire ensemble »

 

cité fertile pantin tiers lieux mettanova

Si on peut ancrer dans le temps une première formulation du terme « tiers-lieu » avec l’ouvrage du sociologue Ray Oldenburg paru en 1988, la définition du « tiers-lieux » s’enrichit aujourd’hui de toutes les expérimentations et expériences en cours.

 

Dans les propositions de définition formulées lors de cette table ronde, on retiendra les mots clés de collectif, de lieux qui fédèrent, de valeurs partagées, d’état d’esprit, d’interactions et rencontres.

Plus qu’un lieu physique à l’évidence, certains diront même qu’un « tiers-lieu se définit pas sa communauté » ou encore que « ce qui fait le lieu c’est son activité ». Sans doute un entre-deux entre ces deux points. Une définition en devenir donc et qui laisse ainsi une chance à des « projets utopiques d’émerger » selon Sinny et Ooko

En contrepoids, Léa Massaré di Duca réaffirme la nécessité d’une définition commune, un des objectifs visés par le  projet WIDE OPEN. Il s’agit de documenter les pratiques et mieux comprendre les initiatives de tiers-lieux pour en retirer des éléments communs afin d’accroitre la visibilité et la légitimité de ces lieux dans la transformation des territoires et des sociétés.

 

S’il n’y a pas de modèle type, l’une des caractéristiques communes à ces lieux est le « faire ensemble » qui agit comme un liant au sein de la communauté.

La notion du « faire ensemble » s’exprime  différemment selon les structures et la finalité de leurs projets. On retiendra en tous les cas que l’apprentissage, le partage des savoirs et des connaissances, le lien social sont intrinsèques à toutes les démarches. Parmi les structures présentes, Volumes se décrit comme un hub de communautés engagées sur la question du territoire, L’Arche, La Maison de l’Artisanat Solidaire  promeut le savoir- faire manuel, La Recyclerie sensibilise à l’écologie et le développement durable au travers d’activités dédiées.

 

Depuis un an, l’école des tiers-lieux, créée à l’initiative de Sinny & Ooko accueille toutes les 6 semaines une dizaine d’élèves essentiellement des femmes pour dispenser une formation de responsable de tiers-lieu culturel.

 

Les tiers-lieux : catalyseurs de la transition sous toutes ses formes

 

Accompagner des territoires et société en mutation

 

Dans ses observations de terrain, Léa Massaré di Duca souligne  que le contexte (social, économique, géographique)  dans lequel s’inscrit le projet est déterminant dans la construction même du projet.

A ce titre, l’urbanisme transitoire permet d’expérimenter des projets qui n’ont pas vocation à durer tout en créant une dynamique collective. De plus, les propriétaires peuvent y voir une alternative pour pallier au coût de la vacance.

 

Accompagner de nouveaux formats d’apprentissage et de travail

 

Les transitions à l’œuvre dans la société trouvent écho dans ces lieux. La Recyclerie a bâti son identité autour de l’éco-responsabilité.  Sinny et Ooko indique que  tous les repas servis sont autant d’opportunités pour sensibiliser le public à l’éco-responsabilité (limitation du gaspillage alimentaire, recyclage des déchets, production locale…).

 

Au travers le prisme de ses activités Volumes, à la fois fablab, foodlab se définit entre autres comme « un accompagnateur au changement de société. »

 

Accompagner  la construction de nouveaux paradigmes

 

L’intérêt d’un lieu physique réside dans sa capacité à  assembler des communautés qui n’auraient pas habituellement les moyens de se rencontrer. Ceci permet d’acculturer un public non enclin à un mode de faire et de pensée alternatif.

A la Cité fertile par exemple, Sinny et Ooko organise une superposition d’activités  afin de croiser les communautés. Les collectivités sensibilisées commencent  à dire que ce peut être un modèle viable.

 

L’ancrage du mouvement  sur le long terme : définir un modèle économique soutenable et consolider un réseau national et international des tiers-lieux

 

  • Consolider les sources de revenus

 

Le modèle économique de ces structures est souvent fragile et la diversification des apports est clé.

Les sources possibles de revenus sont multiples : espace de co-working, restauration, offre de formation. A la Recyclerie, l’activité de restauration finance une programmation alternative, la ferme urbaine l’atelier de réparation avec à la clé la création d’emplois.

 

Dans une perspective plus large, mesurer l’impact d’un projet « tiers-lieux » devient incontournable pour la crédibilité du projet et engager les parties prenantes. Cela suppose qu’on s’interroge sur ce qu’on cherche à mesurer et sur les éléments potentiellement transformés par le projet. L’exercice peut être difficile dans la mesure où il faut prendre en compte du tangible et de l’intangible.

 

 « Un tiers-lieu, c’est transformer positivement»  Léa Massaré di Duca, Fondatrice WIDE OPEN

 

  • Inclusif, social et collectif : affirmer les fondamentaux d’une identité « tiers-lieu »

 

Le privé s’est emparé du modèle « tiers-lieu » inclusif et social pour le répliquer avec un schéma capitalistique. Le mastondonte WeWork propose d’immenses espaces de coworking et services inhérents. Pourtant la réappropriation du privé n’est en soi pas un mal ; Léa cite l’exemple de Red Bull qui, piloté  par le service marketing de la marque, investit pour soutenir la création à Station Bogota.

De même, le phénomène de gentrification qui accompagne souvent ces friches nouvellement réhabilitées ne devrait pas être perçu comme une menace. Selon Léa,  il s’agit plutôt de l’accompagner  en y intégrant une volonté d’inclusion des populations plus fragiles.

 

Enfin, le devenir des tiers-lieux passera nécessairement par la mise en réseau (par exemple : coopération des tiers lieux) pour définir des propriétés communes et capitaliser sur les bonnes pratiques.

 

Des exemples de tiers-lieux en France et à l’international

 

Ponyride

Ville : à Détroit (US)

Date de création : 2011

Porteur du projet : association/communauté de makers

Spécificité : Le lieu se caractérise par une large place dédiée aux pratiques du « faire » (menuiserie, studio de danse, coworking , un espace d’événementiels) et rassemble une communauté de makers. Inclusion d’une population fragilisée.

Contexte : le lieu s’est créé dans un contexte très durement impacté par la crise économique.

Modèle économique : espaces de coworking traditionnel + espaces en location  pour les porteurs de projet à un prix très bas. En contrepartie, ils doivent soutenir à la communauté sous forme de donations, embauche d’employés en inclusion.

Le projet a été le fer de lance d’un mouvement de renaissance du Détroit alternatif

 

Les succès :

  • Naissance d’une véritable marque avec des valeurs
  • Intérêt des investisseurs
  • Impact positif et tangible

 

Projet Young

Ville : Montréal

Caractéristique du projet : laboratoire local de transition

Contexte : Expérimentation de l’urbanisme transitoire dans un contexte de patrimoine bâti dense.

La ville a mis  à disposition le bâtiment pendant 22 mois. Un locataire principal  paie un loyer pour garantir la viabilité économique du lieu, une partie de l’espace est laissé aux porteurs de projet qui disposent du lieu pour expérimenter et collaborer à des projets collectifs à dimension sociale et  durable pour repenser la ville.

 

Les succès :

  • c’est le projet pilote de la ville de Montréal
  • sensibilisation des instances publiques à l’urbanisme transitoire
  • laboratoire collectif pour le futur quartier qui succédera
  • diffusions de la notion de «  droit à la ville »

 

 

Casa B

Lieu : Bogota

Date de création : 2012

Porteur de projet : 3 amis qui ont décidé de créer leur propre utopie en achetant une bâtisse dans le quartier

Spécificité : tiers-lieu culturel hybride

Activités pour enfants, bibliothèque, cinéma en pleine air, ateliers créatifs, école skate, potager urbain

Contexte : quartier très difficile. Lieu co-construit par et pour les communautés

 

Les succès :

  • fort adhésion du public grâce aux activités dédiées aux enfants
  • lieu transformateur à impact positif
  • valorisation du quartier

 

Volumes

Ville : Paris XIX

Porteur du projet : collectif d’architectes/créatifs/makers

Spécificités : Fablab et Foodlab

Contexte : à l’origine fablab, le lieu s’est ouvert à des activités transdisciplinaires.

Modèle économique : co-working, prestations, ateliers

 

Les succès :

  • Des événements largement plébiscités par le public
  • Des formats pour les entreprises
  • A cette capacité à se réinventer tout le temps
  • Un lien entre différents éco-systèmes

 

La recylerie

Lieu : Paris

Date de création : 2014

Porteur de projet : Sinny & Ooko, ingénierie culturelle

Spécificité : restaurant/ateliers/lieu de vie dédié à l’écologie et au développement durable

Contexte : réhabilitation de l’ancienne gare Ornano près du marché aux puces de la porte de Saint Ouen

Modèle économique : 100% privé. Activités de restauration et de bar

 

Les succès :

  • Des créations d’emplois
  • 1000 événements par an autour du développement durable
  • un modèle de restauration durable largement plébiscité
  • une nouvelle impulsion donnée au quartier

 

 La cité fertile

Lieu : Pantin

Date de création : août 2018

Porteur de projet : Sinny et Okk, agence d’ingénierie culturelle

Spécificité : Friche temporaire dédiée à l’expérimentation, aux rencontres et échanges sur la ville de demain. Locataire de la SNCF pour un bail de trois ans avant de laisser la place à un futur éco-quartier

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L’Arche

Ville : Paris XIIe

Date de création : mars 2018

Porteur de projet : collaboration de Wecandoo et de MakeSense

Spécificité : renouveler l’offre artisanale, soutenir le savoir-faire manuel

Contexte : demande de la mairie de Paris qui voulait renouveler l’offre d’artisanat au Viaduc des arts

Modèle économique : 2/3 coworking et 1/3 d’événementiel

 

Succès :

  • un premier écosystème qui s’est créé autour du projet

 

A télécharger : « Tiers-lieux un défi pour les territoires » Rapport de la fondation  travailler autrement